Depuis le début de la semaine, je mets en
forme ce qui représentera la base d'un
nouveau site. Publier un site sans y inscrire au
moins quelques pages ayant un tant soit peu de
contenu est une opération
prématurée qui a toutes les chances
de décevoir les lecteurs potentiels et
risque de les inciter à ne plus repasser
par la suite. Bien entendu, tous les bons
manuels, qui donnent des conseils pour qu'un site
connaisse rapidement du succès, disent
qu'avant tout, il faut avoir une idée de
ce que l'on va mettre en ligne, un projet qui
puisse courir sur une période assez
longue.
Hé bien, ce n'est pas mon cas, et, je
prends le risque de ne pas capter le moindre
lectorat. Je ne construis pas ce site dans le but
d'apporter quoi que ce soit de particulier
à qui que ce soit, mais avec seulement
pour intention d'en faire une sorte de placard,
un débarras dans lequel je conserverai les
quelques documents, les fichiers que je veux
préserver d'une perte éventuelle.
Je veux surtout rassembler les milles et un
objets accumulés sans but, qui
traînent sur mes PC depuis des
années, pour décider de leur sort.
Je suis curieux de savoir ce que peut
entraîner la mise en page d'objets
hétéroclites, suivie d'une mise en
correspondance quasi-aléatoire de ces
pages. Comment un texte, un article, une prise de
note, un poème peut s'articuler avec une
dessin, une photo, peut-être un morceau de
musique ou une vidéo ? Comment faire des
ponts entre le passé, un vieux
cliché par exemple, et quelque chose
d'actuel, tel que le récit d'un
événement lié à la
mise en forme du site ?
Bref, c'est avant tout la construction de ce site
qui me semble intéressante. Je n'en suis
pas à mon premier coup d'essai. C'est le
troisième site que je développe.
Les premières pages que j'ai pu mettre en
ligne datent d'une époque où l'ADSL
n'existait pas encore. C'était au
XXème siècle, alors que seulement
2% des foyers français étaient
connectés au World Wide Web. Tout le
monde, ou presque, parlait d'Internet, et
personne ne savait ce que cela
représentait. Aujourd'hui, tout le monde
croit savoir ce que représente le Net,
mais je sais qu'il n'en est rien. La
majorité des gens qui sont reliés
au réseau des réseaux ne sont
jamais allés plus loin que les quelques
sites institutionnalisés qui leur semblent
utiles ou agréables. Avec
l'avènement des blogs, certains ont
été amenés à produire
un peu de contenu, mais la plupart de ces
bloggers ne produisent, ou plutôt, ne
re-produisent de l'info que comme prétexte
à de la communication purement phatique,
où chacun se contente de marquer sa
présence en ligne. Une présence qui
n'est pas si virtuelle qu'elle n'y parait puisque
accéder au Net devient un moyen
"vérifiable" d'exister, une façon
d'authentifier sa vie, de fournir la preuve de
son être. C'est ainsi, par exemple, que
depuis deux jours, on peut lire mille fois, sur
mille blogs que le dernier combattant de la
Grande Guerre est mort. Tout le monde s'en fout
mais c'est une nouvelle facile à
exploiter, sur laquelle on peut facilement broder
sans avoir à se casser la tête. Et
c'est le principal souci du blogger : faire acte
de présence en ligne à moindre
frais, exister pour pas cher et amortir les
coûts de l'informatique qui ne sert
à rien, dans la majeure partie des cas,
sinon à occuper son top plein de temps
libre. C'est ce genre d'attitudes qui me semble
expliquer les motivations principales des
bloggers.
J'ai aussi ouvert de nombreux blogs. Le premier,
intitulé Scheiroblog, entrerait dans sa
cinquième année en ce mois de Mars,
si je ne l'avais pas détruit - comme
presque tous les autres blogs - fin 2007. Mais un
blog, principalement à cause de son
développement chronologique, ne peut pas
remplir les mêmes fonctions qu'un site.
Parce que les interactions possibles du lectorat
qui réagit à ce qui est
énoncé sous forme de billets,
influencent le cours d'un blog, l'auteur est pris
dans un jeu de miroir avec d'autres bloggers. Ce
phénomène est bien moins important
pour un auteur de site qui ne reçoit que
très peu de mails critiques quant à
la qualité de son travail. Ce qui fait
qu'un webmaster, dégagé de toute
contrainte commerciale, est bien moins sous
influence qu'un blogger, et donc moralement plus
libre de donner globalement sens à son
site. C'est ce qui me pousse à reprendre
la construction d'un site, même si je ne
délaisserais peut-être pas
totalement le blogging.
Je me dis que, par la suite, lorsque ce site sera
un peu plus étoffé, des personnes
trouveront et piocheront ce qui leur semblera
bon, comme je le fais en tombant sur des sites
inconnus, découverts au hasard de mes
déplacements sur la vaste Toile. On peut
voir la création d'un site comme une
contribution sociale au plan culturel. C'est
d'ailleurs, à mon avis, l'aspect positif
des sites : donner un peu d'épaisseur
intellectuelle à notre époque,
fournir une facette du miroir qui permette de
saisir le reflet du monde dans lequel nous
vivons.
Je cherche des raisons pour expliquer la
présence en ligne de ce site. Mais en
réalité, la seule raison valable
que je puisse invoquer, c'est que le
développement d'un site me procure une
certaine satisfaction et occupe mon temps libre,
ce qui m'évite l'ennui. L'ennui que
connaît l'homme citadin perdu au milieu du
cloaque urbain, submergé par les
injonctions à consommer et constamment
prié de rester tranquille, c'est à
dire prié de ne pas exterminer ses
voisins. Par ailleurs, m'étaler sur la
Toile me permet d'équilibrer un besoin
vital d'espace, de gagner un territoire
suffisament vaste. Cet équilibre,
lié aux dimensions du territoire
symbolique, passe donc par l'extension d'un
domaine virtuel où peut se déplacer
librement le tracteur de mon imagination.
Voilà ce qui véritablement me
pousse à construire ce site. Inutile
d'aller chercher plus loin.