On peut difficilement parler de peinture lorsqu'on s'applique
à produire un tableau composé de pixels
étalés par le biais de pinceaux ou brosses
numériques. Pourtant il est assez facile de faire passer
une composition numérique pour la reproduction
photographique d'une toile enduite de peinture à l'huile,
d'acrylique ou de gouache plus ou moins diluée. Imiter la
texture d'une véritable toile ou bien celle d'une feuille
de papier, ne pose aucun problème : des logiciels comme
Corel Paint Shop, Adobe Photo Shop et bien d'autres encore,
peuvent faire penser que l'image qui est présentée
sur l'écran a subi un processus graphique ordinaire. Mais
la comparaison s'arrête là.
Si, comme le dis J. Monod, dans "Le Hasard et la
nécessité", "la distinction entre objets
artificiels et objets naturels paraît à chacun de
nous immédiate et sans ambiguïté. Rocher,
montagne, fleuve ou nuage sont des objets naturels; un couteau,
un mouchoir, une automobile, sont des objets artificiels, des
artefacts.", par contre, la distinction entre un artefact et
un objet virtuel n'est pas toujours facile à faire lors
d'une lecture à l'écran. On peut facilement
confondre un artefact et un objet virtuel alors que les
techniques de production sont radicalement différentes.
Rien de comparable dans la mise en oeuvre d'une peinture sur
toile et la création d'une image pixellisée. Les
procédés sont absolument autres. Il existe autant
de différences entre la prise d'une photo et
l'élaboration d'une peinture réaliste, qu'entre une
peinture réaliste ou abstraite et une composition digitale
dessinée, coloriée, au clavier, à la souris
ou grâce à une tablette graphique.
Je ne crois pas qu'un peintre puisse se trouver dans le
même état d'esprit que l'utilisateur d'une tablette
graphique, même si l'un comme l'autre viseraient à
produire une représentation similaire à partir d'un
paysage ou une nature morte identiques. Les outils dont l'un et
l'autre disposent sont tellement dissemblables que même si
tous deux réussissaient à produire deux images
semblables, esthétiquement comparables, je reste
persuadé qu'on ne pourrait en parler comme deux choses
ayant une valeur identique. Un peintre, même très
mauvais artiste, n'a aucune difficulté à se faire
reconnaître comme quelqu'un de sérieux. C'est encore
loin d'être le cas pour un artiste travaillant sur
ordinateur car, même talentueux, il aura toutes les peines
du monde à faire admettre que son travail virtuel puisse
avoir autant de valeur que le travail d'un peintre qui oeuvre sur
des supports classiques à l'aide de techniques reconnues,
sécularisées.
Dans l'imaginaire de nos contemporains l'écran est le
support du virtuel et le virtuel est ce qui possède,
contient toutes les conditions essentielles à son
actualisation, c'est à dire quelque chose qui n'est pas
pleinement réalisé, actualisé. C'est quelque
chose d'invérifiable qui peut parfaitement appartenir au
domaine du faux, de l'illusion. D'où l'empressement des
gens à recourir à l'impression : le passage d'un
objet virtuel sur une feuille de papier lui confère une
réelle existence. Seul l'imprimé peut avoir de la
valeur. Tout ce qui ne sera pas destiné à
être imprimé restera dans l'inactuel, le potentiel,
le non-existant.
Aussi, comment un artiste travaillant uniquement sur
ordinateur peut-il être reconnu puisque son oeuvre est
perçue comme irréelle ? Sans compter que la
possibilité de clonage instantané de ses
créations et leur reproductibilité à
l'infini perturbe l'idée de la chose unique et donc
extrêmement rare qui donne une valeur d'échange,
c'est à dire marchande à l'objet. De toute
façon il est bien difficile de parler d'art dans un monde
qui a perdu la possibilité de définir le concept
même de l'art.
L'art n'a plus d'histoire ce qui me permet de raconter
n'importe quelle histoire sur l'art et d'afficher n'importe quoi
en ligne en demandant aux cyberspectateurs : "Alors, qu'est-ce
que vous pensez de ceci ou de cela ?". Et de gloser à
l'infini dès que sera émis le moindre commentaire
sur ce que j'aurais affiché à l'écran. Il va
falloir que je me penche sérieusement sur ce que peuvent
dire les gens au sujet des arts plastiques en particulier. Je me
demande qui sont les théoriciens de l'art, parce que j'ai
l'impression qu'il n'existe même plus la moindre
théorie à ce sujet.
Mais, bon, en réalité qu'est-ce que toutes ces
considérations peuvent avoir comme importance, sinon celle
de me fournir une occasion de m'installer un peu plus dans le
cyberespace, d'augmenter mon territoire de quelques kilo-octets ou kilobytes. Un territoire sur lequel
passera une nouvelle piste, une des ramifications du
réseau qui ne cesse d'enfler. Un territoire que je prends
plaisir à aménager pour ensuite le contempler,
heureux de trouver mon empreinte, mon reflet dans les objets
éparpillés.